24.06.2007
Face caméra
La salle 1 ressemble au grand amphi de la fac de lettres. A une époque, je venais souvent y chercher ma petite amie. Elle était en Deug de philo et visait l’agreg. On n’est plus ensemble, mais il m’arrive de la croiser quand je fais les courses chez Monoprix. Elle tient la caisse 19.
A peine entrés, on nous distribue des bouteilles d’eau. Mesure salutaire pour tous ceux qui, comme moi, sont venus les poches vides et les mains dedans.
J’observe du coin de l’œil mes camarades impairs. On est à peine trente, sensiblement plus de garçons que de filles – toutes plus vulgaires les unes que les autres. Sauf une, vraiment classe. Grande et blonde, cheveux longs, jambes interminables, forcément. Elle porte le numéro 33, et je ne suis pas le seul à l’avoir remarquée. Deux bouffons en bavent déjà.
« La vache, t’as vu la 33 ? Quel cul… Celle-là, ils vont la prendre, c’est sûr ! »
- Tu m’étonnes…
Ils peuvent ricaner. Cette fille, c’est moi qui l’aurai.
Une porte s’ouvre au fond de la salle. Le couple qui nous a sélectionnés dans la file fait son entrée. Talonné par une équipe de techniciens qui se met à installer un écran de télé géant et une caméra numérique.
« Rebonjour à tous et merci d’être restés » commence la fille.
- Bon, on va pas se raconter d’histoires, poursuit le mec. Si on vous a gardés, c’est parce qu’on vous juge capables de continuer. Maintenant, chanter c’est bien, mais c’est pas tout. A vous de nous montrer ce que vous avez dans les tripes face caméra.
Les techniciens vérifient tous les branchements et ressortent aussi sec. Aucun de nous ne bouge un cil. Le mec n’en revient pas.
« Quoi, personne se lance ? Vous préférez peut-être changer de salle… »
A ces mots, la fille s’approche de la télé, sélectionne un canal. Un bigleux à lunettes apparaît, il s’agite pitoyablement en massacrant I will survive. En bas à droite de l’écran, on peut lire « Direct – Salle 2 ». La salle des numéros pairs, celle de Yannick. Celle, nous le comprenons aussitôt, des loosers.
« Alors, toujours personne ? » ironise le mec.
La sublime 33 s’avance timidement. La fille se place derrière la caméra et fait un signe au mec.
« Ça tourne. »
- OK. Mademoiselle, quel est votre prénom ?
La 33 le gratifie de son plus joli sourire. Un sourire à vous tuer sur place.
« Vanina. »
Leur nouvelle star, ils peuvent arrêter de la chercher.17:11 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.06.2007
Ruminants
On est une petite centaine à attendre, assis à même le sol. Parqués comme du bétail dans un centre de congrès aux airs de hall de gare miteux. Certains chantent pour évacuer la tension. Les autres ont la politesse de s’abstenir.
Le grand maigre ne me lâche pas.
« J’étais sûr que t’y arriverais. Les gagnants, on les voit dès le début. »
Il ne croit pas si bien dire.
« C’est quoi, l’étape suivante ? »
Malgré moi, je me prends au jeu. La curiosité est une qualité très sous-estimée.
« Là ? Ils vérifient juste qu’on passe bien à l’écran. Après, seulement, c’est le jury. Moi, c’est toujours là que je me plante. Jamais eu plus de deux OK. »
Il ouvre sa besace, attrape une boîte de chewing-gum, en prend un et se met à le mâcher consciencieusement.
« T’en veux ? »
- Non, merci.
- Si, vas-y, c’est excellent pour assouplir la mâchoire…
- Non, vraiment.
- Tant pis pour toi ! Faut pas que j’oublie de jeter le mien avant de passer devant le jury. Bertille a horreur des chewing-gum. Je me souviens, à Lyon, elle m’a dit : « Hé, le ruminant, c’est pas un casting pour la pub Vache-qui-rit ! ». Ha ha ha ! Elle est trop, Bertille…
Je m’amuse à imaginer sa réaction si j’osais lui demander qui est cette Bertille. Je me tais. Ça ne le décourage pas.
« Au fait, on a même pas eu le temps de se présenter. Moi, c’est Yannick. Et toi ? »
- Mad.
- « Mad » ? Waouh ! super original, comme prénom. C’est quoi ? Oh, laisse-moi deviner… cambodgien ? Non, brésilien ?
- C’est compliqué…
Une annonce diffusée par haut-parleur nous interrompt.
Ça tombe bien, je n’avais aucune intention de lui dire la vérité.
« Numéros impairs, en salle 1. Numéros pairs, en salle 2. Dépêchez-vous. »
Yannick se lève d’un bond. Il sourit comme un enfant le soir de Noël.
« Allez, c’est parti ! On est pas dans la même salle, mais tu verras, tout va bien se passer. On se retrouve juste après ? »
Je ne l’ai plus jamais revu.18:11 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
22.06.2007
15007
« Il fait super froid pour un mois d’octobre, non ? »
Le grand maigre devant moi dans la file me parle depuis dix bonnes minutes. Lui ou cette foutue pluie qui me glace les os, je ne sais pas qui est le plus insupportable.
« En même temps, à Lille, on est habitués. »
En plus, je lui réponds. Moi qui déteste faire la conversation. Cette peur qui me tord le bide, la même qui me faisait vomir avant tous mes exams, est en train de me monter au cerveau.
« Ah ! ça avance, on dirait… »
Il se dresse sur la pointe de ses Clarks, essaie d’apercevoir le début de la file sans fin. Combien on peut être, au juste ? Cinq cents ? Mille ? Dix mille ?
« Cinq. »
- Pardon ?
- Cinq. Cinq fois que je le passe, ce putain de casting. L’année dernière, j’ai fait Lille, Lyon et Paris, et il y a deux semaines, je suis descendu à Marseille. Et toi ?
- Moi ? J’y suis jamais allé, à Marseille…
- Non, je te parle du casting. C’est ta combientième fois ?
- Première.
- Toute première fois, toute toute première fois ? Ha ha ha ! Viens, je vais nous prendre en photo.
- Euh, j’aimerais mieux pas…
Il sort quand même son appareil. Je me demande comment je vais pouvoir m’en sortir en restant poli. Un mouvement de la foule vient à mon secours.
« Han, les voilà ! »
Le grand maigre range son appareil, ferme sa besace, ajuste sa parka, se racle la gorge, s’assouplit la mâchoire. D’autres candidats autour de lui s’agitent fébrilement.
« Han, les voilà ! »
- Qu’est-ce qui se passe ?
- Chut ! Ils arrivent.
D’un signe de tête, le grand maigre montre l’avant de la file. Deux personnes sont en train de la remonter, de l’autre côté des barrières. Un mec qui s’arrête tous les deux mètres, une fille qui le suit avec un énorme parapluie. De loin en loin s’élèvent des bribes de mélodie. Je ne comprends pas.
- Qu’est-ce qu’ils veulent ?
- Nous entendre chanter, tiens ! Vraiment, tu débarques, toi…
Le grand maigre joue le blasé, le mec qui sait. Il y a trois minutes, il m’énervait. Là, il me fait juste pitié. Sur le passage du couple au parapluie, les candidats quittent la file par dizaines. Comme des nuées de pigeons.
« Bon débarras ! » ricane le grand maigre.
Il se calme illico quand le couple arrive à sa hauteur.
« Fais-nous Au clair de la lune » ordonne la fille.
Le grand maigre s’exécute. Il chante plutôt juste. Et assez joliment, si on oublie les trémolos à chaque fin de phrase.
« OK, c’est bon » tranche le mec.
La fille sort un autocollant, le pose sur la poitrine du grand maigre. Il se tourne vers moi, l’œil triomphant.
« A toi, maintenant » me lance la fille.
- Je fais quoi ?
- Ben tu chantes… t’es venu pour ça, non ?
Le grand maigre lève les yeux au ciel. Sous son parapluie, le mec s’impatiente. Bon, j’y vais. Ça doit faire quinze ans que j’ai pas chanté cette comptine débile, mais ils ont l’air d’y tenir. Le mec m’arrête au bout de deux strophes, s’adresse à la fille.
« Il a un timbre particulier, non ? »
- Oui, intéressant.
- Tu sais à qui il me fait penser ?
- Vaguement…
- Christophe.
- Willem ?
- Non… Christophe, tout court.
- Ah, je connais pas. Enfin, si, juste de nom.
- Bon, c’est pas grave, laisse tomber. Je le prends.
J’hérite du même autocollant que le grand maigre. Enfin, à un détail près. Le mien porte le numéro 15007. Lui, c’est le 24972. Le couple s’éloigne sans un mot. Le grand maigre jubile. J’émerge.
« C’était quoi, ça ? »
- Ton premier précasting, amigo. Bienvenue au club.
- Tu veux dire que…
- Ben ouais, c’est comme ça. La présélection, c’est sur le trottoir, à l’arrache… Ça casse le mythe, hein ?
- Mais… et nos numéros ?
- Ah ça, c’est rien… c’est pour faire croire qu’ils laissent une chance à tout le monde. T’en fais pas, va. Le pire est à venir !
Il avait raison. On avait pas encore affronté le jury.20:37 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


