04.07.2007
Première interview
« Pas mal vu. »
Le poète maudit me cueille à notre descente de scène. Je ne feins pas la surprise.
« Pardon ? »
- Ton petit numéro, là, devant le jury, c’était pas mal vu. Seulement, ça prend pas avec moi.
Je le regarde, médusé.
« Je sais pas trop à quoi tu joues, mais je te sens pas. Je voulais juste que tu le saches. »
Et il s’éloigne comme si de rien n’était. Je n’ai pas tout compris. En tout cas, ça va vite être pénible s’ils nous gardent tous les deux.
Je m’apprête à sortir du théâtre. Jess me rattrape.
« Hé, oh ! Tu vas où, comme ça ? »
- Prendre l’air, deux secondes.
- Attends un peu, on a besoin de toi, euh… c’est quoi déjà, ton prénom ?
- Mad.
- Ah oui, c’est ça, Mad. MAD. Ça y est, c’est bon, j’ai imprimé. J’oublierai plus, promis ! De toute façon, même si je voulais, je pourrais pas, après ce que tu viens de faire… J’ai jamais vu Stan dans un état pareil, c’était impressionnant !
- …
- Si, si, je le pense. Vraiment. Dis-moi, Mad, ce serait bien si tu pouvais répondre à quelques questions, là, tout de suite. Il y en a pas pour très longtemps, OK ? Merci, c’est sympa…
J’ai à peine le temps de respirer qu’elle braille déjà dans son micro-casque.
« Chloé ? C’est Jess. Pointe-toi fissa avec JC, on a besoin d’une interview de Mad… Mad, celui qui a fait chialer Stan… oui, voilà, celui-là… on est dans le hall, bougez-vous ! »
Elle baisse son micro et me dévisage, l’œil soudain perçant.
« Au fait, “Mad”… c’est pas un prénom hébraïque, par hasard ? »
- Si, c’est ça.
- Je me disais, aussi… ah non mais j’aime beaucoup, hein, je trouve ça hyper original ! Vraiment.
Donc, elle, chaque fois qu’elle est pas sincère, elle finit ses phrases par « vraiment ». Bon à savoir.
La reporter du précasting nous rejoint, essoufflée, toujours flanquée d’un caméraman.
« Ouf ! Désolée, on était en coulisses, en train de shooter la ligne suivante. Une fille en pleine crise d’épilepsie, c’est énorme ! On a des images démentes… »
Jess la coupe d’un revers de la main.
« Chloé, JC, je vous présente Mad. »
La reporter émet un petit ricanement.
- Ah ! c’est toi, le tombeur de Stan… Bravo, belle performance !
Jess nous abandonne.
« J’y retourne, ils ont besoin de moi au casting. »
- Pas de problème, on se débrouille !
Sourire mielleux de Chloé. Sourire fielleux de JC.
« Bon, OK, on va faire quelques plans dehors, genre le réconfort après l’effort, la petite pause clope, quoi… tu fumes, Mad ? »
- Non.
Chloé a l’air déçue.
« Ah… euh, c’est pas grave, on va dire que c’est la pause café, alors ! »
- J’aime pas le café.
- Ben je sais pas, moi, la pause « n’importe quoi », un truc que t’aimes bien boire… T’es bien obligé de boire pour vivre, non, rassure-moi ?
- Disons plutôt que je vis pour boire…
JC pouffe derrière sa caméra. Chloé fonce vers le distributeur de boissons, je choisis un Schweppes, histoire de la calmer. On sort du théâtre, je décapsule la canette et m’adosse négligemment au mur. Chloé exulte.
« C’est bon ça, j’adore la posture ! Tu fixes, hein, JC ? »
- Sûr…
Chloé s’éclaircit la voix, tout son corps se raidit.
« Mad, le jury est encore sous le choc de ta prestation. Alors, quel effet ça te fait d’avoir fait pleurer Stan ? »
Très concentrée, elle me tend son micro. Elle devait se rêver grand reporter pour le JT quand elle était gamine. La pauvre.
« Je m’y attendais pas du tout. C’était très émouvant. »
J’étais prêt à raconter n’importe quoi pour qu’elle me lâche. Malheureusement, tout ça ne faisait que commencer.
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03.07.2007
Du sang et des larmes
Comme prévu, Rosy s’est vautrée. Et vraiment.
Un de ses talons aiguilles est resté planté dans une latte de parquet. Elle s’étale de tout son long sur la scène. Ça n’émeut guère le jury. Surtout pas Bertille.
« Allez, on se relève sans pleurnicher, mademoiselle. The show must go on ! »
Rosy entonne tant bien que mal le refrain de I’m so excited.
Mais la bouche en sang et un morceau de dent en moins, le cœur n’y est pas. Paul abrège son calvaire.
« OK, merci. Rentrez dans le rang. Suivant. »
Abdelkrim s’avance à son tour. Il marche dans la tache de sang laissée par Rosy. Du pied droit, dommage.
« M’sieurs-dame, bonjour ! Tout d’abord, je voulais vous dire merci, hein ! Franchement, ça fait trop plaisir d’être là… »
Jeff ricane. Bertille soupire. Stan ronfle. Paul s’accroche.
« C’est super, jeune homme ! Eh bien, chantez, maintenant… »
Abdelkrim s’agite fébrilement.
« OK, OK, pas de problème ! Euh, je vais vous faire La Bohème, ça ira ? »
- Parfait ! Tout ce que vous voudrez… c’est parti.
Abdelkrim inspire profondément, ferme les yeux, place sa main sur son oreille droite et se lance.
« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaîaîaîaîaîaîaî-treuh… »
Imaginez la plus belle chanson d’Aznavour sabordée par Enrico Macias. Le jury lui-même n’en croit pas ses pauvres oreilles.
« Euh, merci. C’était très… original. »
Abdelkrim a l’air content de lui. C’est déjà ça. Paul regarde sa montre.
« Allez, la suite ! Faut que ça tourne, là… »
Je sors du rang. Alors seulement, je décide de changer mon fusil d’épaule.
« Très bien. On vous écoute. »
J’attaque en voix de tête. Je me délecte.
« Je suis toutes les femmes
J’aime les paillettes, les strass, les télégrammes
Les soirées de première, puis la une et la der aussi
Et ma vie de star finit dans le noir
Quand les lumières s’éteignent
Et le silence règne dans la nuit
Je suis toutes les femmes
Je vis vos joies et vos mélodrames
Je suis sentimentale et parfois femme fatale aussi
Que l’on me condamne si mon cœur s'enflamme
Devant les projecteurs qui me visent en plein cœur
chaque nuit… »
- Stooop !
Un cri m’arrête. Le visage mouillé de larmes, Stan s’est levé.
Il applaudit en sanglotant.
« Magnifique, c’est magnifique ! »
Paul veut mettre un bémol.
« N’exagérons rien, quand même… »
Stan l’ignore. Il ne voit que moi.
« Je le reconnais maintenant, il nous avait déjà fait un truc terrible à Lille, j’avais adoré… Mais ça, du Dalida, c’est over tout, quoi ! Jamais on l’a revisitée comme ça, en plus... waouh, c’est magique ! »
Jeff joue nerveusement avec son stylo.
« Il a vraiment besoin de repos... »
Bertille tire Stan par la manche, l’oblige à se rasseoir, lui tend une boîte de mouchoirs.
« Bon, on termine cette ligne, puis on fait une petite pause histoire que tu reprennes tes esprits, d’accord ?
En regagnant ma place, je croise le regard de Vanina. L’espace d’un instant, il m’a semblé voir ses yeux briller.
16:13 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
02.07.2007
Ligne de mire
La première étape est simple.
On nous fait passer par grappes de dix, alignés au centre d’une scène, face au jury.
Le nez dans un classeur épais comme un millefeuille, Jess chuchote ses consignes à Pedro.
« Bon, on va former un premier groupe avec que des fortes têtes. Rosy, bien sûr, puis le petit Marseillais, tu sais, celui des quartiers Nord… oui, voilà, Abdelkrim, si tu le dis. Ensuite, tu me mets de la fraîche, la petite Belge, là, comment c’est déjà… ah oui, Vanina. Alors elle, tu me la colles entre ces deux-là, ça rendra bien à l’image… »
Ces deux-là, c’est un grand Parisien, toujours tout en noir, le profil-type du poète maudit, et moi.
On se range sagement, les uns derrière les autres, dans l’ordre indiqué par Pedro. Il nous fait signe d’avancer jusqu’à la porte battante tendue de velours rouge. Le tout, sous l’œil d’une caméra qui suit nos moindres faits et gestes.
« C’est bon, vous pouvez y aller. »
L’ouragan Rosy ne se le fait pas dire deux fois. Elle manque d’arracher la porte tellement elle est pressée d’en finir.
Dans son sillage, j’effleure le bras de Vanina.
« Ça va ? »
Elle sourit timidement.
« Oui, je crois. »
On arrive directement dans les coulisses. La scène est plongée dans une demi-obscurité. Des éclats de voix nous parviennent de la salle. On attend là sans rien faire, un peu pétrifiés. La caméra est toujours là, mais on ne la voit plus.
Rosy a du mal à se contenir.
« I’m so excited, and I just can’t hide it, I’m about to loose control and I think I like it… »
Le poète maudit a du mal à se concentrer.
« Tu peux baisser d’un ton, s’il te plaît ? »
Rosy s’emporte.
« What ? A “thon”, that’s what you called me ? No mais j’halloucine, là ! »
Abdelkrim s’interpose.
« S’teuh plaît, arrêtez de vous mettre la pression, OK ? »
Quelqu’un derrière moi, dans le noir, approuve.
« Il a raison. Vous trouvez pas qu’on se stresse déjà assez comme ça pour pas s’en rajouter encore plus entre nous-mêmes ! »
On rit à plusieurs de cette remarque pleine de bon sens. L’atmosphère se détend.
« Quelqu’un veut une pastille miel-citron ? »
- Oh oui, moi !
- T’es dingue ou quoi ? On va chanter, là…
- Justement, ça adoucit la voix, c’est un truc de pro… faut que tu t’y mettes, un peu !
- Et on en fait quoi, sur scène ? On la crache ?
- Ben non, tu l’avales !
- Ou tu l’enveloppes dans un mouchoir, pour pas gâcher. Attends, je dois en avoir sur moi…
C’est alors que la voix de Jess s’élève depuis la salle.
« Ligne numéro 1, en scène ! »
Fini de rigoler. On s’exécute comme de bons petits soldats.
On se place comme Pedro nous l’a demandé, un mètre entre chaque candidat. Puis la lumière fuse, chaude et aveuglante. Le temps que nos yeux s’habituent aux projecteurs et on aperçoit enfin le jury, installé à hauteur du regard au milieu de la salle.
« Premier candidat, un pas en avant, s’il vous plaît ! »
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