03.07.2007

Du sang et des larmes

Comme prévu, Rosy s’est vautrée. Et vraiment.
Un de ses talons aiguilles est resté planté dans une latte de parquet. Elle s’étale de tout son long sur la scène. Ça n’émeut guère le jury. Surtout pas Bertille.
« Allez, on se relève sans pleurnicher, mademoiselle. The show must go on ! »
Rosy entonne tant bien que mal le refrain de I’m so excited.
Mais la bouche en sang et un morceau de dent en moins, le cœur n’y est pas. Paul abrège son calvaire.
« OK, merci. Rentrez dans le rang. Suivant. »
Abdelkrim s’avance à son tour. Il marche dans la tache de sang laissée par Rosy. Du pied droit, dommage.
« M’sieurs-dame, bonjour ! Tout d’abord, je voulais vous dire merci, hein ! Franchement, ça fait trop plaisir d’être là… »
Jeff ricane. Bertille soupire. Stan ronfle. Paul s’accroche.
« C’est super, jeune homme ! Eh bien, chantez, maintenant… »
Abdelkrim s’agite fébrilement.
« OK, OK, pas de problème ! Euh, je vais vous faire La Bohème, ça ira ? »
- Parfait ! Tout ce que vous voudrez… c’est parti.
Abdelkrim inspire profondément, ferme les yeux, place sa main sur son oreille droite et se lance.
« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaîaîaîaîaîaîaî-treuh… »
Imaginez la plus belle chanson d’Aznavour sabordée par Enrico Macias. Le jury lui-même n’en croit pas ses pauvres oreilles.
« Euh, merci. C’était très… original. »
Abdelkrim a l’air content de lui. C’est déjà ça. Paul regarde sa montre.
« Allez, la suite ! Faut que ça tourne, là… »
Je sors du rang. Alors seulement, je décide de changer mon fusil d’épaule.
« Très bien. On vous écoute. »
J’attaque en voix de tête. Je me délecte.
« Je suis toutes les femmes
J’aime les paillettes, les strass, les télégrammes
Les soirées de première, puis la une et la der aussi
Et ma vie de star finit dans le noir
Quand les lumières s’éteignent
Et le silence règne dans la nuit
Je suis toutes les femmes
Je vis vos joies et vos mélodrames
Je suis sentimentale et parfois femme fatale aussi
Que l’on me condamne si mon cœur s'enflamme
Devant les projecteurs qui me visent en plein cœur
chaque nuit… »
- Stooop !
Un cri m’arrête. Le visage mouillé de larmes, Stan s’est levé.
Il applaudit en sanglotant.
« Magnifique, c’est magnifique ! »
Paul veut mettre un bémol.
« N’exagérons rien, quand même… »
Stan l’ignore. Il ne voit que moi.
« Je le reconnais maintenant, il nous avait déjà fait un truc terrible à Lille, j’avais adoré… Mais ça, du Dalida, c’est over tout, quoi ! Jamais on l’a revisitée comme ça, en plus... waouh, c’est magique ! »
Jeff joue nerveusement avec son stylo.
« Il a vraiment besoin de repos... »
Bertille tire Stan par la manche, l’oblige à se rasseoir, lui tend une boîte de mouchoirs.
« Bon, on termine cette ligne, puis on fait une petite pause histoire que tu reprennes tes esprits, d’accord ?
En regagnant ma place, je croise le regard de Vanina. L’espace d’un instant, il m’a semblé voir ses yeux briller.

Commentaires

C'est intéressant, vraiment j'aime bien ton écriture elle est truffée de petites fulgurances qui sonnent vraies... je reviendrai.

Ecrit par : Lullaby | 04.07.2007

Et oui, comme toujours, très bon style :)

Ecrit par : Fred | 04.07.2007

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