02.07.2007
Ligne de mire
La première étape est simple.
On nous fait passer par grappes de dix, alignés au centre d’une scène, face au jury.
Le nez dans un classeur épais comme un millefeuille, Jess chuchote ses consignes à Pedro.
« Bon, on va former un premier groupe avec que des fortes têtes. Rosy, bien sûr, puis le petit Marseillais, tu sais, celui des quartiers Nord… oui, voilà, Abdelkrim, si tu le dis. Ensuite, tu me mets de la fraîche, la petite Belge, là, comment c’est déjà… ah oui, Vanina. Alors elle, tu me la colles entre ces deux-là, ça rendra bien à l’image… »
Ces deux-là, c’est un grand Parisien, toujours tout en noir, le profil-type du poète maudit, et moi.
On se range sagement, les uns derrière les autres, dans l’ordre indiqué par Pedro. Il nous fait signe d’avancer jusqu’à la porte battante tendue de velours rouge. Le tout, sous l’œil d’une caméra qui suit nos moindres faits et gestes.
« C’est bon, vous pouvez y aller. »
L’ouragan Rosy ne se le fait pas dire deux fois. Elle manque d’arracher la porte tellement elle est pressée d’en finir.
Dans son sillage, j’effleure le bras de Vanina.
« Ça va ? »
Elle sourit timidement.
« Oui, je crois. »
On arrive directement dans les coulisses. La scène est plongée dans une demi-obscurité. Des éclats de voix nous parviennent de la salle. On attend là sans rien faire, un peu pétrifiés. La caméra est toujours là, mais on ne la voit plus.
Rosy a du mal à se contenir.
« I’m so excited, and I just can’t hide it, I’m about to loose control and I think I like it… »
Le poète maudit a du mal à se concentrer.
« Tu peux baisser d’un ton, s’il te plaît ? »
Rosy s’emporte.
« What ? A “thon”, that’s what you called me ? No mais j’halloucine, là ! »
Abdelkrim s’interpose.
« S’teuh plaît, arrêtez de vous mettre la pression, OK ? »
Quelqu’un derrière moi, dans le noir, approuve.
« Il a raison. Vous trouvez pas qu’on se stresse déjà assez comme ça pour pas s’en rajouter encore plus entre nous-mêmes ! »
On rit à plusieurs de cette remarque pleine de bon sens. L’atmosphère se détend.
« Quelqu’un veut une pastille miel-citron ? »
- Oh oui, moi !
- T’es dingue ou quoi ? On va chanter, là…
- Justement, ça adoucit la voix, c’est un truc de pro… faut que tu t’y mettes, un peu !
- Et on en fait quoi, sur scène ? On la crache ?
- Ben non, tu l’avales !
- Ou tu l’enveloppes dans un mouchoir, pour pas gâcher. Attends, je dois en avoir sur moi…
C’est alors que la voix de Jess s’élève depuis la salle.
« Ligne numéro 1, en scène ! »
Fini de rigoler. On s’exécute comme de bons petits soldats.
On se place comme Pedro nous l’a demandé, un mètre entre chaque candidat. Puis la lumière fuse, chaude et aveuglante. Le temps que nos yeux s’habituent aux projecteurs et on aperçoit enfin le jury, installé à hauteur du regard au milieu de la salle.
« Premier candidat, un pas en avant, s’il vous plaît ! »
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