30.06.2007

Acte I, scène 2

« Comment ça, Stan est introuvable ? »

Pedro n’en revient pas. La fille du précasting, non plus.

« Pire : injoignable. Ça fait une heure que j’essaie ses trois portables. Tous sur messagerie. »

Pedro devient blême.

« C’est pas possible, Jess… On n’a pas d’autre numéro, quelqu’un à appeler en cas d’urgence ? Je sais pas, moi… Ses parents ? Son mec ? Sa concierge ?  »

- Crois-moi, Pedro, j’ai tout essayé ! J’ai même envoyé une voiture de la prod chez lui…

- Et alors ?

- Et alors rien, no Stan, personne… qu’est-ce qu’on fait, putain ? Les trois autres vont péter un plomb, là !

Pedro réfléchit à toute vitesse.

« Bon, d’abord, rester calme. Ensuite, calmer ce qui nous reste de jury. Et puis calmer les candidats, surtout. Les pauvres, depuis le temps qu’ils attendent… non mais tu sais depuis combien de temps ils attendent, ici ? »

- Pedro !

- Quoi ?

- Calme-toi.

Jess le saisit par les épaules.

« T’inquiète, on va trouver une solution. Tu bosses sur l’émission depuis quand ? »

Pedro s’étonne de la question.

« Depuis le début, pourquoi ? »

- OK, ça fait cinq ans, donc. Me dis pas qu’en cinq ans, il y a jamais eu aucun problème…

Pedro éclate de rire.

« Ma pauvre chérie, si tu savais ! »

- J’imagine, j’imagine… et tu t’en es toujours bien sorti ?

- Euh… globalement, oui.

- Bon, ben y’a pas de raison que ça s’arrête maintenant, non ?

- Non, c’est vrai, Jess. Faut rester positif !

Pedro respire un grand coup. Il paraît presque soulagé. Jess lui sourit.

« Bon, alors ? »

- Alors, quoi ?

- Ben je fais quoi, moi ?

- Mais j’en sais rien, ma puce ! C’est la première fois qu’on perd un membre du jury…

Le visage de Jess s’éclaire.

« Stan ! »

Pedro fronce les sourcils.

« Ben oui, Stan… c’est bien de lui qu’on parle, non ? »

- Mais non, regarde derrière toi !

Pedro se retourne. Emmitouflé dans une couverture, Stan vient de passer les portes du théâtre. Jess vole à sa rencontre.

« Où t’étais, putain ? Tout le monde te cherchait ! »

Stan grimace de fatigue.

« Ah non, Jess, tu vas pas t’y mettre, toi aussi ! Déjà que les pompiers m’ont pété ma baie vitrée, là je suis vraiment pas d’humeur… »

- Les pompiers ? Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

- Demande à Boris, le chauffeur de la prod. C’est un taré, ce mec ! Il sonne à ma porte pendant un quart d’heure et comme je réponds pas, monsieur appelle le 18… Ça lui est pas venu à l’idée que je pouvais avoir des boules Quiès ?

- Des boules Quiès ? Tu te baladais tranquillement chez toi avec des boules Quiès, alors que la terre entière t’attend ici ?

- JE DORMAIS, chérie ! J’ai fait un burn-out, figure-toi.

- Un quoi ?

- Un burn-out ! J’étais grillé, quoi, claqué de chez claqué, mort. J’ai dû choper la crève à Rennes ou à Lille, il a pas arrêté de pleuvoir… Bertille non plus était pas bien dans le TGV. Elle est déjà là ?

- Ça fait deux heures qu’elle t’attend de pied ferme. Jeff et Paul aussi. Je te dis que ça !

Stan a tout à coup l’expression du gamin pris en faute.

- Ah… bon ben j’y vais, alors. Je peux avoir un thé, s’il te plaît ?

- Je t’apporte ça tout de suite.

- Merci, c’est super gentil.

Ils partent chacun de leur côté. Pedro s’éclaircit la voix.

« OK les enfants, c’est parti pour l’épreuve du théâtre ! »

29.06.2007

Acte I, scène 1

La seule fois de ma vie où j’ai mis les pieds dans un théâtre, c’était pour le spectacle de fin de primaire de ma sœur.

Une pièce débile, l’histoire d’un pauvre petit lapin obligé de vivre avec un ours parce que de vilains chasseurs avaient tué sa maman. Ça se passait dans une forêt, ma sœur jouait un chêne. Jamais je n’ai vu ma mère aussi fière que ce jour-là.

« Ça va, tout se passe bien  ? »

Pedro vient encore aux nouvelles. Depuis notre arrivée au théâtre, il est aux petits soins pour tout le monde. Tellement gentil qu’on a du mal à croire qu’il fait partie de la prod.

Rosy lui saute dessus.

« Honey, tu sais quand on va passer ? Toujours attendre, it’s stressing  ! »

Pedro tente de la réconforter.

« Ne t’en fais pas, Rosy, ça ne va plus tarder. Tu veux que je te masse un peu les pieds  ?  »

Il lui enlève ses escarpins, commence à malaxer ses orteils. L’imbuvable Rosy se répand en complaintes, Pedro l’écoute poliment. Il m’épate.

Je cherche Vanina des yeux. Elle s’est mêlée à un petit groupe, une guitare, un djembé et quelques filles qui chantent No woman no cry. Je ne les rejoins pas. Les ambiances feu de camp, ça n’a jamais été mon truc.

D’habitude, j’ai toujours un bouquin sur moi. Là, non. Je ne veux donner prise à rien. Je préfère observer les autres candidats. Cette fille seule dans un coin, qui prie en serrant son chapelet de nacre. Ce mec qui fait des pompes, musique à fond sur les oreilles. Ces jumelles collées l’une à l’autre, venues malgré l’interdiction de leurs parents. Ceux qui ont amené leur chien, leur thermos de thé au miel, leur sac de couchage.

Un vrai spectacle. On n’est pas dans un théâtre pour rien.

« Excuse-moi, Mad… je peux te parler d’un truc, là  ? »

Pedro s’est accroupi devant moi. On doit être pas loin de cent, et il connaît tous nos prénoms. Il me renverse.

« Ouais, vas-y. »

- Bon, OK. Tu le prends pas mal, hein ? C’est juste que… ton jean déchiré, ta veste un peu sale… et puis ta coupe, et cette barbe mal entretenue… Ça fait un peu négligé, tu comprends ?

- Ouais. Mais c’est moi.

- Bien sûr, Mad, on t’aime beaucoup, tu sais ! C’est pas ce que je veux dire… Ce serait juste bien si tu pouvais faire un petit effort, pour l’émission… c’est filmé, quand même. Tu veux que je te prête des fringues ? Il y a un coiffeur juste en face, je peux t’accompagner ! On y va tout de suite, si tu veux…

- Non merci, Pedro. Ça ira.

Dommage, je commençais à bien l’aimer.

La fille au parapluie du précasting arrive soudain, l’air affolé. Pedro se relève, l’interroge du regard. Elle reprend son souffle.

« On a un problème. »

28.06.2007

Paris

Les trois taxis s’arrêtent sur le boulevard, devant un bel immeuble XVIIIe. Un caméraman fonce vers le nôtre, la reporter du précasting ouvre la portière coulissante.
« La petite brune, là, tu sors la première, vite, vite ! » chuchote-t-elle à ma voisine de droite. Ils nous ont déjà filmés à Lille-Flandres, dans le TGV, à l’arrivée Gare du Nord. Ils pourraient nous lâcher un peu, non ? Non. La reporter revient à la charge.
« A toi, Rosy. Tu nous la joues comme d’hab, hein ? »
La grande métisse s’exécute avec jubilation, descend de voiture comme d’un carrosse, ajuste ses lunettes de soleil géantes, envoie des baisers de sa bouche pulpeuse, en fait des tonnes.
Ah ! Rosy. Star jusqu’au bout des faux ongles.
« J’adooore Pairis… Vive le France ! »
Ça, c’était pour le cliché exotique « Maman-est-Martiniquaise-Papa-est-Anglais ». En off, son accent est chti et sa conversation, aussi passionnante qu’un jour de pluie. Au fond, Rosy me fait de la peine. C’est tellement évident qu’elle va se vautrer que c’en est triste.
La reporter s’impatiente.
« Allez, allez, aux suivants ! Tiens, Vanina et son p’tit mec, là… »
Son p’tit mec ? Quelle conne ! Heureusement pour elle, je suis
un grand calme de nature.
« Alors, Paris, c’est comment ? » assène la conne en me collant son micro sous le nez.
Je reste de marbre.
« Super. »
- Mais encore ?
- J’en sais rien. On vient d’arriver.
Elle me jette un regard noir et se tourne vers Vanina.
« Paris, capitale de la mode, ville-lumière… c’est le rêve, non ? »
L’adorable Vanina fait contre mauvaise fortune bon cœur.
« Et comment ! Je suis très contente d’être ici, en plus c’est
la première fois que je viens ! On a déjà eu droit à un petit tour sympa en taxi, mais j’ai hâte d’en voir plus : la Tour Eiffel,
le Louvre, tout ça… »
Elle n’a même pas le temps de finir sa phrase. La reporter coupe le micro et s’adresse au caméraman.
« C’est bon, j’ai ce qu’il me faut. Viens, on va faire des plans
à l’intérieur du théâtre… »
Ils nous plantent là, sur le bitume parisien. Les dix-huit candidats du Nord, un peu paumés. Onze Français, six Belges et une « Anglo-Martiniquaise » qui ne tarde pas à pleurnicher.
« Oh nooo ! Mais qu’est-ce qu’on va dévénir, now ? »
Je me le demande aussi. Je me demande pourquoi je me suis embarqué dans ce casting débile. Pourquoi j’ai menti à tout
le monde, en racontant que je partais à Paris pour un boulot. Pourquoi je me fais chier ici, alors que la ville est à moi. Je suis libre. Je pourrais faire n’importe quoi. Flâner au hasard des rues. Aller sur la tombe de Jim Morrison. Me jeter dans la Seine.
Mais pourquoi je continue cette comédie, bordel ?
La réponse est peut-être dans les grands yeux bleus de Vanina.

27.06.2007

Seb

« Ah ! Mad, ça gaze, mec ? Ça fait un moment qu’on t’a pas vu, où tu traînais ? »
Seb me fait une petite place sur le banc du terrain de jeux municipal. On s’y gèle les couilles l’hiver et on y crève de chaud l’été depuis qu'on a huit ans.
« Chuis monté à Lille, voir une vieille tante. »
Seb se racle puissamment le fond de la gorge. Il crache au loin et éclate de rire.
« Putain, le pied, man ! Rien que pour ça, tu vois, chuis content d’être orphelin… »
Il fanfaronne, mais n’en pense pas un mot. Du moins, je l’espère. En fait, je n’en sais rien. Seb et moi, on est fourrés ensemble depuis toujours. Mais en réalité, on ne se connaît pas. Je ne me souviens pas avoir eu une seule conversation sérieuse avec lui. C’est pas plus mal. J’aime qu’on me foute la paix.
« Ça caille trop, là. On va chez toi ? »
Il se lève sans me laisser le temps de répondre. OK, donc, on va chez moi.
Ma mère et ma sœur sont dans le salon. Elles regardent TF1, comme tous les vendredis soirs. Comme tous les soirs, d’ailleurs. A croire que cette télé n’a qu’une chaîne.
« Ah c’est vous, les garçons ! » lance ma mère sans même quitter l’écran des yeux.
Seb enlève son bonnet et la buée de ses lunettes.
« B’soir, m’dame. Salut Noémie, ça va ou quoi ? »
Ma sœur démarre au quart de tour.
« Vos gueules, y’a Dylan qui passe ! »
- Noémie, ton langage, s’il te plaît ! bondit ma mère.
- Qui ça, Bob Dylan ? plaisante Seb. C’est bon ça, Bob Dylan, hein, Mad ?
- Putain, mais vous pouvez pas la fermer deux secondes ? geint ma sœur.
- NOÉMIE, tu te calmes, compris ? explose ma mère.
- Oh et puis vous me tous faites chier ! hurle ma sœur. La prochaine fois que Nelly fait une fugue, je me barre avec elle !
Elle court s’enfermer dans sa chambre en pleurant. Seb enlève sa veste, se déchausse, s’écroule dans le canapé.
« Waouh, y’a d’l’ambiance ce soir chez vous, m’dame ! J’peux avoir une p’tite bière, ou quoi ? »
- D’accord, mais tu gardes tes baskets.
Ma mère se lève et se dirige vers la cuisine. Je m’assois dans le grand fauteuil, en face de Seb qui se rechausse en regardant vaguement la télé.
« Ha ha ha ! Franchement, ils ont l’air trop cons, non ? »
A l’écran, une bande de gamins se trémoussent en chantant avec les plus grosses pointures du show-biz international. La Star Ac’.
« La “Starnaque” : voilà comment ils auraient dû l’appeler, cette émission de merde… Oh pardon, m’dame. Merci bien. »
Il se jette sur la canette de bière que lui tend ma mère. Il tête goulûment. Je tâte le terrain.
« T’aimes pas ce genre d’émission ? »
Seb manque de s’étouffer.
« Si j’aime ces conneries ? Tu rigoles, ou quoi ? Pardon m’dame, hein, c’est pas contre vous, mais les gens qui regardent ça, faudrait les tuer. Les gens qui sont dedans, aussi. En fait, faudrait tuer tout le monde. »
Il ricane bêtement, fier de sa vanne.
« Sauf elle, là. Ma parole, elle est trop bonne, celle-là ! Pardon, m’dame… »
Une superbe blonde s’époumone sur I will always love you. Seb l’admire rêveusement, la bave aux lèvres. Si seulement il voyait ma Vanina. Dans trois jours, je la retrouve à Paris. Va encore falloir que j’invente une excuse.

26.06.2007

A bout de souffle

Ils sont quatre, trois hommes et une femme. Attablés en léger demi-cercle, dos au mur, face à moi. La femme, une quinqua squelettique adepte du bistouri, parle la première.
« Bonjour, jeune homme ! Quel est votre prénom ? »
- Mad.
Le grand blond efféminé à sa droite glousse de plaisir.
- Hmm, c’est délicieusement original…
Le petit brun nerveux en bout de table coupe court. Il semble impatient d’en finir.
- Quel âge avez-vous ?
- 20 ans.
- Très bien. Qu’est-ce que vous allez nous chanter ?
- A bout de souffle, de Claude Nougaro.
Ils échangent un regard étonné. Je les ignore.
« Quand j’ai rouvert les yeux tout était sombre dans la chambre j’entendais quelque part comme une sonnerie j’ai voulu bouger aïe la douleur dans l’épaule droite tout à coup me coupa le souffle une peur affreuse m’envahit et mon corps se couvrit de sueur toute ma mémoire me revint le hold-up la fuite les copains qui se font descendre j’suis blessé mais je fonce et j’ai l’fric je glissai la main sous l’oreiller la mallette pleine de billets était là bien sage 200 briques somme toute ça pouvait aller mon esprit se mit à cavaler sûre était ma planque chez Suzy et bientôt à nous deux la belle vie les palaces le soleil la mer bleue toute la vie toute la vie… »
- Stop ! m’interrompt la femme.
- C’était quoi, ça ? hallucine son voisin blond.
Le quatrième juré, un homme un peu plus âgé, silencieux jusque-là, intervient.
- Le Blue Rondo à la turque, de Dave Brubeck. Mis en paroles par Nougaro. Sublime.
- C’est vrai, ça, vous avez très bien chanté, renchérit le blond. Enfin, parlé… En tout cas, merci de nous avoir proposé ce morceau, je connaissais pas du tout, c’est sympa !
L’homme plus âgé ne peut réprimer un rictus de mépris.
- Ouais, c’était pas mal, assène la femme. C’est ce qu’on a entendu de moins mauvais aujourd’hui…
Le petit brun s’agite sur son siège.
« Attends, Bertille, tu déconnes ou quoi ? C’était génial, moi, j’ai adoré ! »
- Excuse-moi, Paul, on est pas obligés d’être d’accord sur tout, OK ? Moi, j’ai bien aimé, sans plus. J’ai le droit de le dire, non ?
- Ah non, vous allez pas encore vous disputer, hein ! gémit le blond.
L’homme plus âgé s’efforce de garder son calme.
« Pour moi, c’est oui. »
- Aaaah ! Jeff a dit « oui » ! exulte Paul. Plus mon « oui-oui-oui » à moi, ça fait deux.
- Non, quatre, ricane Bertille. Allez jeune homme, c’est bon, rendez-vous à Paris…
- Faut toujours que tu fasses ton petit numéro, c’est pénible à la fin ! s’énerve Paul. Tu peux pas voter normalement, comme tout le monde ?
- Si, papa, se moque Bertille. Alors, « non », tiens. Juste pour t’emmerder.
- Mais c’est pas moi que tu emmerdes, c’est ce pauvre gamin, là, qui a rien demandé, en plus ! explose Paul.
- Rhooo la la, calmez-vous ! C’est vrai, ça, le pauvre ! se désespère le blond sur un ton compatissant. Je lui dis « oui », moi.
- Eh ben voilà. Stan : « oui », Jeff : « oui », moi aussi… par là, on a un « non », résume Paul en toisant Bertille. Résultat des courses, on se revoit à Paris, félicitations, jeune homme. C’est comment, déjà ?
- Mad, susurre Stan en me tendant une feuille frappée du logo de l’émission et portant la mention « Admis ».
- Bienvenue en enfer, Mad ! ironise Bertille au moment où je m’éclipse.
A cet instant, j’ignore encore à quel point elle a raison.

25.06.2007

Vanina

« Je t’ai trouvée super, tout à l’heure. »
Plutôt lamentable, comme entrée en matière. Mais je suis prêt à n’importe quoi pour être le premier à aborder Vanina. Elle rougit un peu, me sert son sourire à tomber.
« C’est gentil, merci. »
- Tu vas leur chanter quoi ?
- Fever, de Peggy Lee.
Difficile de choisir mieux. Il suffit de la regarder pour s’en convaincre.
« Et toi ? »
- Je ne sais pas encore. Je me déciderai à la dernière seconde. En fonction de l’humeur.
- Waouh, t’as du courage ! Moi, je me tiens à une seule chanson, et je la répète pendant des heures. L’imprévu, ça me fait peur.
- Moi, ça me stimule.
Elle regarde distraitement le bout de ses ballerines. Je regarde discrètement le bout de ses seins.
« Ce que t’as fait, c’était pas mal, aussi. C’était quoi ? »
- Un truc à moi.
- Tu composes ? C’est génial…
- Et j’écris. Enfin, j’essaie.
- Eh bien, c’est réussi. J’aime beaucoup. Dis, si je gagne, tu me feras quelques chansons ?
Vanina éclate d’un rire frais, adorable. Tous ceux qui, comme nous, attendent de passer devant le jury, n’ont d’yeux que pour elle. Cette fille est une pure merveille.
Son avenir et le mien se jouent derrière la porte verte, au fond du hall où on nous a réunis après « l’épreuve » de la salle 1. Soudain, une fille sort, en larmes. Un caméraman fond sur elle, la reporter de l’émission brandit son micro.
« Alors, comment ça s’est passé ? »
- A votre avis ? réussit à articuler la fille entre deux sanglots.
- C’est Bertille qui n’a pas aimé votre prestation ?
- Vous n’avez qu’à lui demander… foutez-moi la paix ! gémit la fille en s’éloignant.
La reporter rengaine son micro et lève les yeux au ciel. Elle fait signe au caméraman de couper.
« Et allez, encore un drame psychologique ! Pfff, on a que des cas aujourd’hui, ça commence à me gonfler… J’irais bien me boire une petite bière, pas toi ? »
Le caméraman lui répond quelque chose d’inaudible. Ils se mettent à pouffer comme des gamins.
« Candidat suivant : 15007 » annonce la voix dans le haut-parleur. A mon tour d’aller, calmement, poser ma tête sur le billot. Ma minute de vérité approche.
« Bonne chance, Mad ! » me lance Vanina.
Ça ne peut donc que bien se passer.

24.06.2007

Face caméra

La salle 1 ressemble au grand amphi de la fac de lettres. A une époque, je venais souvent y chercher ma petite amie. Elle était en Deug de philo et visait l’agreg. On n’est plus ensemble, mais il m’arrive de la croiser quand je fais les courses chez Monoprix. Elle tient la caisse 19.

A peine entrés, on nous distribue des bouteilles d’eau. Mesure salutaire pour tous ceux qui, comme moi, sont venus les poches vides et les mains dedans.

J’observe du coin de l’œil mes camarades impairs. On est à peine trente, sensiblement plus de garçons que de filles – toutes plus vulgaires les unes que les autres. Sauf une, vraiment classe. Grande et blonde, cheveux longs, jambes interminables, forcément. Elle porte le numéro 33, et je ne suis pas le seul à l’avoir remarquée. Deux bouffons en bavent déjà.

« La vache, t’as vu la 33 ? Quel cul… Celle-là, ils vont la prendre, c’est sûr ! »

- Tu m’étonnes…

Ils peuvent ricaner. Cette fille, c’est moi qui l’aurai.

Une porte s’ouvre au fond de la salle. Le couple qui nous a sélectionnés dans la file fait son entrée. Talonné par une équipe de techniciens qui se met à installer un écran de télé géant et une caméra numérique.

« Rebonjour à tous et merci d’être restés » commence la fille.

- Bon, on va pas se raconter d’histoires, poursuit le mec. Si on vous a gardés, c’est parce qu’on vous juge capables de continuer. Maintenant, chanter c’est bien, mais c’est pas tout. A vous de nous montrer ce que vous avez dans les tripes face caméra.

Les techniciens vérifient tous les branchements et ressortent aussi sec. Aucun de nous ne bouge un cil. Le mec n’en revient pas.

« Quoi, personne se lance ? Vous préférez peut-être changer de salle… »

A ces mots, la fille s’approche de la télé, sélectionne un canal. Un bigleux à lunettes apparaît, il s’agite pitoyablement en massacrant I will survive. En bas à droite de l’écran, on peut lire « Direct – Salle 2 ». La salle des numéros pairs, celle de Yannick. Celle, nous le comprenons aussitôt, des loosers.

« Alors, toujours personne ? » ironise le mec.

La sublime 33 s’avance timidement. La fille se place derrière la caméra et fait un signe au mec.

« Ça tourne.  »

- OK. Mademoiselle, quel est votre prénom ?

La 33 le gratifie de son plus joli sourire. Un sourire à vous tuer sur place.

« Vanina. »

Leur nouvelle star, ils peuvent arrêter de la chercher.

23.06.2007

Ruminants

On est une petite centaine à attendre, assis à même le sol. Parqués comme du bétail dans un centre de congrès aux airs de hall de gare miteux. Certains chantent pour évacuer la tension. Les autres ont la politesse de s’abstenir.

Le grand maigre ne me lâche pas.

« J’étais sûr que t’y arriverais. Les gagnants, on les voit dès le début. »

Il ne croit pas si bien dire.

« C’est quoi, l’étape suivante ? »

Malgré moi, je me prends au jeu. La curiosité est une qualité très sous-estimée.

« Là ? Ils vérifient juste qu’on passe bien à l’écran. Après, seulement, c’est le jury. Moi, c’est toujours là que je me plante. Jamais eu plus de deux OK. »

Il ouvre sa besace, attrape une boîte de chewing-gum, en prend un et se met à le mâcher consciencieusement.

« T’en veux ? »

- Non, merci.

- Si, vas-y, c’est excellent pour assouplir la mâchoire…

- Non, vraiment.

- Tant pis pour toi ! Faut pas que j’oublie de jeter le mien avant de passer devant le jury. Bertille a horreur des chewing-gum. Je me souviens, à Lyon, elle m’a dit : « Hé, le ruminant, c’est pas un casting pour la pub Vache-qui-rit ! ». Ha ha ha ! Elle est trop, Bertille…

Je m’amuse à imaginer sa réaction si j’osais lui demander qui est cette Bertille. Je me tais. Ça ne le décourage pas.

« Au fait, on a même pas eu le temps de se présenter. Moi, c’est Yannick. Et toi ? »

- Mad.

- « Mad » ? Waouh ! super original, comme prénom. C’est quoi ? Oh, laisse-moi deviner… cambodgien ? Non, brésilien ?

- C’est compliqué…

Une annonce diffusée par haut-parleur nous interrompt.

Ça tombe bien, je n’avais aucune intention de lui dire la vérité.

« Numéros impairs, en salle 1. Numéros pairs, en salle 2. Dépêchez-vous.  »

Yannick se lève d’un bond. Il sourit comme un enfant le soir de Noël.

« Allez, c’est parti ! On est pas dans la même salle, mais tu verras, tout va bien se passer. On se retrouve juste après ? »

Je ne l’ai plus jamais revu.

22.06.2007

15007

« Il fait super froid pour un mois d’octobre, non ? »

Le grand maigre devant moi dans la file me parle depuis dix bonnes minutes. Lui ou cette foutue pluie qui me glace les os, je ne sais pas qui est le plus insupportable.

« En même temps, à Lille, on est habitués. »

En plus, je lui réponds. Moi qui déteste faire la conversation. Cette peur qui me tord le bide, la même qui me faisait vomir avant tous mes exams, est en train de me monter au cerveau.

« Ah ! ça avance, on dirait… »

Il se dresse sur la pointe de ses Clarks, essaie d’apercevoir le début de la file sans fin. Combien on peut être, au juste ? Cinq cents ? Mille ? Dix mille ?

« Cinq. »

- Pardon ?

- Cinq. Cinq fois que je le passe, ce putain de casting. L’année dernière, j’ai fait Lille, Lyon et Paris, et il y a deux semaines, je suis descendu à Marseille. Et toi ?

- Moi ? J’y suis jamais allé, à Marseille…

- Non, je te parle du casting. C’est ta combientième fois ?

- Première.

- Toute première fois, toute toute première fois ? Ha ha ha ! Viens, je vais nous prendre en photo.

- Euh, j’aimerais mieux pas…

Il sort quand même son appareil. Je me demande comment je vais pouvoir m’en sortir en restant poli. Un mouvement de la foule vient à mon secours.

« Han, les voilà ! »

Le grand maigre range son appareil, ferme sa besace, ajuste sa parka, se racle la gorge, s’assouplit la mâchoire. D’autres candidats autour de lui s’agitent fébrilement.

« Han, les voilà ! »

- Qu’est-ce qui se passe ?

- Chut ! Ils arrivent.

D’un signe de tête, le grand maigre montre l’avant de la file. Deux personnes sont en train de la remonter, de l’autre côté des barrières. Un mec qui s’arrête tous les deux mètres, une fille qui le suit avec un énorme parapluie. De loin en loin s’élèvent des bribes de mélodie. Je ne comprends pas.

- Qu’est-ce qu’ils veulent ?

- Nous entendre chanter, tiens ! Vraiment, tu débarques, toi…

Le grand maigre joue le blasé, le mec qui sait. Il y a trois minutes, il m’énervait. Là, il me fait juste pitié. Sur le passage du couple au parapluie, les candidats quittent la file par dizaines. Comme des nuées de pigeons.

« Bon débarras ! » ricane le grand maigre.

Il se calme illico quand le couple arrive à sa hauteur.

« Fais-nous Au clair de la lune » ordonne la fille.

Le grand maigre s’exécute. Il chante plutôt juste. Et assez joliment, si on oublie les trémolos à chaque fin de phrase.

« OK, c’est bon » tranche le mec.

La fille sort un autocollant, le pose sur la poitrine du grand maigre. Il se tourne vers moi, l’œil triomphant.

« A toi, maintenant » me lance la fille.

- Je fais quoi ?

- Ben tu chantes… t’es venu pour ça, non ?

Le grand maigre lève les yeux au ciel. Sous son parapluie, le mec s’impatiente. Bon, j’y vais. Ça doit faire quinze ans que j’ai pas chanté cette comptine débile, mais ils ont l’air d’y tenir. Le mec m’arrête au bout de deux strophes, s’adresse à la fille.

« Il a un timbre particulier, non ? »

- Oui, intéressant.

- Tu sais à qui il me fait penser ?

- Vaguement…

- Christophe.

- Willem ?

- Non… Christophe, tout court.

- Ah, je connais pas. Enfin, si, juste de nom.

- Bon, c’est pas grave, laisse tomber. Je le prends.

J’hérite du même autocollant que le grand maigre. Enfin, à un détail près. Le mien porte le numéro 15007. Lui, c’est le 24972. Le couple s’éloigne sans un mot. Le grand maigre jubile. J’émerge.

« C’était quoi, ça ? »

- Ton premier précasting, amigo. Bienvenue au club.

- Tu veux dire que…

- Ben ouais, c’est comme ça. La présélection, c’est sur le trottoir, à l’arrache… Ça casse le mythe, hein ?

- Mais… et nos numéros ?

- Ah ça, c’est rien… c’est pour faire croire qu’ils laissent une chance à tout le monde. T’en fais pas, va. Le pire est à venir !

Il avait raison. On avait pas encore affronté le jury.

21.06.2007

Votez 1

Numéro 1.
Fallait que ça tombe sur moi.
Bien sûr, j’ai toujours voulu être numéro 1.
Petit, quand je me faisais tabasser en maternelle.
Moyen, quand je me faisais tabasser au collège.
Grand, quand je me faisais tabasser tout court.
Etre numéro 1, j’en ai rêvé toute ma vie.
Mais pas ce soir-là.

« Oh ! Numéro 1, tu m’écoutes ? »
La fille de la prod ajuste mon micro, parle dans le sien,
vérifie le retour et le pli faussement négligé de mon col.
« Bon, tu te souviens des répètes ? Tu entres, tu fais ton truc, clap-clap les gens, t’avances sur la croix, le jury, OK, pas OK,
on s’en fout, tu dis merci et tu dégages… »
- …
- T’es sûr que ça va ? T’es tout pâle…
- C’est normal, on a rien mangé depuis midi ! En plus…
- Numéro 2, je t’ai pas demandé ton avis, d’accord ?
Et puis, ça te fera pas de mal, à toi, un petit régime.
Je vais en parler à Betty…
- Excusez-moi, pourquoi vous nous appelez jamais
par nos prénoms ?
- T’es mignonne, Numéro 7. Dix nouveaux par saison, cinq ans que ça dure… tu crois que j’ai que ça à foutre, moi, retenir des prénoms ? Redescendez un peu, les enfants, c’est que le premier soir, là ! Va falloir vous blinder si vous voulez tenir deux mois…
La fille est coupée par un barouf à tout casser. Elle regarde
sa montre en grimaçant.
« Merde, le générique ! Bon, tout le monde en place.
Pensez à ce que je vous ai dit et surtout, surtout, au regard caméra. LE REGARD CAMÉRA, PUTAIN ! »

Je suis en bas des marches, la tête qui bourdonne, les jambes
en coton. Mon cœur bat comme jamais. Je suis vivant comme jamais. Et mort de trac, pourtant.
« Vas-y, Numéro 1 ! Mais vas-y, bordel ! » crie la fille
en me poussant dans l’escalier.
Je commence à monter. J’avance vers ce que sera le reste
de ma vie. A cet instant, je ne pense à rien, à personne.
Je ne fais que sentir la peur. Jamais je n’ai eu peur comme ça.
Ah si, le jour du tout premier casting.

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