27.06.2007

Seb

« Ah ! Mad, ça gaze, mec ? Ça fait un moment qu’on t’a pas vu, où tu traînais ? »
Seb me fait une petite place sur le banc du terrain de jeux municipal. On s’y gèle les couilles l’hiver et on y crève de chaud l’été depuis qu'on a huit ans.
« Chuis monté à Lille, voir une vieille tante. »
Seb se racle puissamment le fond de la gorge. Il crache au loin et éclate de rire.
« Putain, le pied, man ! Rien que pour ça, tu vois, chuis content d’être orphelin… »
Il fanfaronne, mais n’en pense pas un mot. Du moins, je l’espère. En fait, je n’en sais rien. Seb et moi, on est fourrés ensemble depuis toujours. Mais en réalité, on ne se connaît pas. Je ne me souviens pas avoir eu une seule conversation sérieuse avec lui. C’est pas plus mal. J’aime qu’on me foute la paix.
« Ça caille trop, là. On va chez toi ? »
Il se lève sans me laisser le temps de répondre. OK, donc, on va chez moi.
Ma mère et ma sœur sont dans le salon. Elles regardent TF1, comme tous les vendredis soirs. Comme tous les soirs, d’ailleurs. A croire que cette télé n’a qu’une chaîne.
« Ah c’est vous, les garçons ! » lance ma mère sans même quitter l’écran des yeux.
Seb enlève son bonnet et la buée de ses lunettes.
« B’soir, m’dame. Salut Noémie, ça va ou quoi ? »
Ma sœur démarre au quart de tour.
« Vos gueules, y’a Dylan qui passe ! »
- Noémie, ton langage, s’il te plaît ! bondit ma mère.
- Qui ça, Bob Dylan ? plaisante Seb. C’est bon ça, Bob Dylan, hein, Mad ?
- Putain, mais vous pouvez pas la fermer deux secondes ? geint ma sœur.
- NOÉMIE, tu te calmes, compris ? explose ma mère.
- Oh et puis vous me tous faites chier ! hurle ma sœur. La prochaine fois que Nelly fait une fugue, je me barre avec elle !
Elle court s’enfermer dans sa chambre en pleurant. Seb enlève sa veste, se déchausse, s’écroule dans le canapé.
« Waouh, y’a d’l’ambiance ce soir chez vous, m’dame ! J’peux avoir une p’tite bière, ou quoi ? »
- D’accord, mais tu gardes tes baskets.
Ma mère se lève et se dirige vers la cuisine. Je m’assois dans le grand fauteuil, en face de Seb qui se rechausse en regardant vaguement la télé.
« Ha ha ha ! Franchement, ils ont l’air trop cons, non ? »
A l’écran, une bande de gamins se trémoussent en chantant avec les plus grosses pointures du show-biz international. La Star Ac’.
« La “Starnaque” : voilà comment ils auraient dû l’appeler, cette émission de merde… Oh pardon, m’dame. Merci bien. »
Il se jette sur la canette de bière que lui tend ma mère. Il tête goulûment. Je tâte le terrain.
« T’aimes pas ce genre d’émission ? »
Seb manque de s’étouffer.
« Si j’aime ces conneries ? Tu rigoles, ou quoi ? Pardon m’dame, hein, c’est pas contre vous, mais les gens qui regardent ça, faudrait les tuer. Les gens qui sont dedans, aussi. En fait, faudrait tuer tout le monde. »
Il ricane bêtement, fier de sa vanne.
« Sauf elle, là. Ma parole, elle est trop bonne, celle-là ! Pardon, m’dame… »
Une superbe blonde s’époumone sur I will always love you. Seb l’admire rêveusement, la bave aux lèvres. Si seulement il voyait ma Vanina. Dans trois jours, je la retrouve à Paris. Va encore falloir que j’invente une excuse.

Commentaires

Peut etre que tu n'es pas LA nouvelle star, mais t'ecris bien :)

Ecrit par : J. | 27.06.2007

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