26.06.2007
A bout de souffle
Ils sont quatre, trois hommes et une femme. Attablés en léger demi-cercle, dos au mur, face à moi. La femme, une quinqua squelettique adepte du bistouri, parle la première.
« Bonjour, jeune homme ! Quel est votre prénom ? »
- Mad.
Le grand blond efféminé à sa droite glousse de plaisir.
- Hmm, c’est délicieusement original…
Le petit brun nerveux en bout de table coupe court. Il semble impatient d’en finir.
- Quel âge avez-vous ?
- 20 ans.
- Très bien. Qu’est-ce que vous allez nous chanter ?
- A bout de souffle, de Claude Nougaro.
Ils échangent un regard étonné. Je les ignore.
« Quand j’ai rouvert les yeux tout était sombre dans la chambre j’entendais quelque part comme une sonnerie j’ai voulu bouger aïe la douleur dans l’épaule droite tout à coup me coupa le souffle une peur affreuse m’envahit et mon corps se couvrit de sueur toute ma mémoire me revint le hold-up la fuite les copains qui se font descendre j’suis blessé mais je fonce et j’ai l’fric je glissai la main sous l’oreiller la mallette pleine de billets était là bien sage 200 briques somme toute ça pouvait aller mon esprit se mit à cavaler sûre était ma planque chez Suzy et bientôt à nous deux la belle vie les palaces le soleil la mer bleue toute la vie toute la vie… »
- Stop ! m’interrompt la femme.
- C’était quoi, ça ? hallucine son voisin blond.
Le quatrième juré, un homme un peu plus âgé, silencieux jusque-là, intervient.
- Le Blue Rondo à la turque, de Dave Brubeck. Mis en paroles par Nougaro. Sublime.
- C’est vrai, ça, vous avez très bien chanté, renchérit le blond. Enfin, parlé… En tout cas, merci de nous avoir proposé ce morceau, je connaissais pas du tout, c’est sympa !
L’homme plus âgé ne peut réprimer un rictus de mépris.
- Ouais, c’était pas mal, assène la femme. C’est ce qu’on a entendu de moins mauvais aujourd’hui…
Le petit brun s’agite sur son siège.
« Attends, Bertille, tu déconnes ou quoi ? C’était génial, moi, j’ai adoré ! »
- Excuse-moi, Paul, on est pas obligés d’être d’accord sur tout, OK ? Moi, j’ai bien aimé, sans plus. J’ai le droit de le dire, non ?
- Ah non, vous allez pas encore vous disputer, hein ! gémit le blond.
L’homme plus âgé s’efforce de garder son calme.
« Pour moi, c’est oui. »
- Aaaah ! Jeff a dit « oui » ! exulte Paul. Plus mon « oui-oui-oui » à moi, ça fait deux.
- Non, quatre, ricane Bertille. Allez jeune homme, c’est bon, rendez-vous à Paris…
- Faut toujours que tu fasses ton petit numéro, c’est pénible à la fin ! s’énerve Paul. Tu peux pas voter normalement, comme tout le monde ?
- Si, papa, se moque Bertille. Alors, « non », tiens. Juste pour t’emmerder.
- Mais c’est pas moi que tu emmerdes, c’est ce pauvre gamin, là, qui a rien demandé, en plus ! explose Paul.
- Rhooo la la, calmez-vous ! C’est vrai, ça, le pauvre ! se désespère le blond sur un ton compatissant. Je lui dis « oui », moi.
- Eh ben voilà. Stan : « oui », Jeff : « oui », moi aussi… par là, on a un « non », résume Paul en toisant Bertille. Résultat des courses, on se revoit à Paris, félicitations, jeune homme. C’est comment, déjà ?
- Mad, susurre Stan en me tendant une feuille frappée du logo de l’émission et portant la mention « Admis ».
- Bienvenue en enfer, Mad ! ironise Bertille au moment où je m’éclipse.
A cet instant, j’ignore encore à quel point elle a raison.
14:31 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note



Commentaires
J'adore cette chanson de Nougaro ! Et aussi ton style. Continue !
Ecrit par : Marie | 26.06.2007
oh ! mais c'est bon ça !
hop, dans mes flux et vivement la suite !
CC
Ecrit par : CC | 27.06.2007
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