22.06.2007
15007
« Il fait super froid pour un mois d’octobre, non ? »
Le grand maigre devant moi dans la file me parle depuis dix bonnes minutes. Lui ou cette foutue pluie qui me glace les os, je ne sais pas qui est le plus insupportable.
« En même temps, à Lille, on est habitués. »
En plus, je lui réponds. Moi qui déteste faire la conversation. Cette peur qui me tord le bide, la même qui me faisait vomir avant tous mes exams, est en train de me monter au cerveau.
« Ah ! ça avance, on dirait… »
Il se dresse sur la pointe de ses Clarks, essaie d’apercevoir le début de la file sans fin. Combien on peut être, au juste ? Cinq cents ? Mille ? Dix mille ?
« Cinq. »
- Pardon ?
- Cinq. Cinq fois que je le passe, ce putain de casting. L’année dernière, j’ai fait Lille, Lyon et Paris, et il y a deux semaines, je suis descendu à Marseille. Et toi ?
- Moi ? J’y suis jamais allé, à Marseille…
- Non, je te parle du casting. C’est ta combientième fois ?
- Première.
- Toute première fois, toute toute première fois ? Ha ha ha ! Viens, je vais nous prendre en photo.
- Euh, j’aimerais mieux pas…
Il sort quand même son appareil. Je me demande comment je vais pouvoir m’en sortir en restant poli. Un mouvement de la foule vient à mon secours.
« Han, les voilà ! »
Le grand maigre range son appareil, ferme sa besace, ajuste sa parka, se racle la gorge, s’assouplit la mâchoire. D’autres candidats autour de lui s’agitent fébrilement.
« Han, les voilà ! »
- Qu’est-ce qui se passe ?
- Chut ! Ils arrivent.
D’un signe de tête, le grand maigre montre l’avant de la file. Deux personnes sont en train de la remonter, de l’autre côté des barrières. Un mec qui s’arrête tous les deux mètres, une fille qui le suit avec un énorme parapluie. De loin en loin s’élèvent des bribes de mélodie. Je ne comprends pas.
- Qu’est-ce qu’ils veulent ?
- Nous entendre chanter, tiens ! Vraiment, tu débarques, toi…
Le grand maigre joue le blasé, le mec qui sait. Il y a trois minutes, il m’énervait. Là, il me fait juste pitié. Sur le passage du couple au parapluie, les candidats quittent la file par dizaines. Comme des nuées de pigeons.
« Bon débarras ! » ricane le grand maigre.
Il se calme illico quand le couple arrive à sa hauteur.
« Fais-nous Au clair de la lune » ordonne la fille.
Le grand maigre s’exécute. Il chante plutôt juste. Et assez joliment, si on oublie les trémolos à chaque fin de phrase.
« OK, c’est bon » tranche le mec.
La fille sort un autocollant, le pose sur la poitrine du grand maigre. Il se tourne vers moi, l’œil triomphant.
« A toi, maintenant » me lance la fille.
- Je fais quoi ?
- Ben tu chantes… t’es venu pour ça, non ?
Le grand maigre lève les yeux au ciel. Sous son parapluie, le mec s’impatiente. Bon, j’y vais. Ça doit faire quinze ans que j’ai pas chanté cette comptine débile, mais ils ont l’air d’y tenir. Le mec m’arrête au bout de deux strophes, s’adresse à la fille.
« Il a un timbre particulier, non ? »
- Oui, intéressant.
- Tu sais à qui il me fait penser ?
- Vaguement…
- Christophe.
- Willem ?
- Non… Christophe, tout court.
- Ah, je connais pas. Enfin, si, juste de nom.
- Bon, c’est pas grave, laisse tomber. Je le prends.
J’hérite du même autocollant que le grand maigre. Enfin, à un détail près. Le mien porte le numéro 15007. Lui, c’est le 24972. Le couple s’éloigne sans un mot. Le grand maigre jubile. J’émerge.
« C’était quoi, ça ? »
- Ton premier précasting, amigo. Bienvenue au club.
- Tu veux dire que…
- Ben ouais, c’est comme ça. La présélection, c’est sur le trottoir, à l’arrache… Ça casse le mythe, hein ?
- Mais… et nos numéros ?
- Ah ça, c’est rien… c’est pour faire croire qu’ils laissent une chance à tout le monde. T’en fais pas, va. Le pire est à venir !
Il avait raison. On avait pas encore affronté le jury.20:37 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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